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Hiroshi Sugimoto, 167 Olympic Rain Forest , 2012 © Courtesy Gallery Koyanagi

Exposition Sugimoto au Palais de Tokyo

30/04/2014

Et si la beauté sauvait le monde ?
D’abord, des pneus. Beaucoup de pneus, des montagnes de pneus, des barricades de pneus.

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© Autoportrait de Hiroshi Sugimoto

Mais ce n’est pas l’exposition de Sugimoto, c’est la situation de Thomas Hirschhorn, qui ouvre le même jour, sous le même toit, celui du Palais de Tokyo et celui de « L’Etat du ciel », le programme 2014.

Bon, se dit le visiteur, avec Sugimoto, cela va être autre chose, le trésor vivant japonais, maître des photos de la mer toujours recommencées, à la géométrie aussi impeccable que constante. Lui va nous baigner sûrement dans une esthétique forcément japonisante, minimale, pure, soignée. Patatras ! Vous quittez les pneus sales d’Hirschhorn pour tomber dans les tôles rouillées de Sugimoto.

Et d’ailleurs, visiteur, vous ne l’êtes pas, ni chez l’un ni chez l’autre. Ce n’est pas à une visite que vous êtes convié, rien ici a priori qui soit fait pour votre émerveillement (a priori, on verra ensuite), ni chez Hirschhorn, qui a monté une situation de pensées, d’échanges (en sortira-t-il une révolution, ou même simplement un dérangement, ou bien pas ? Peut-être est-il convenu d’attendre une subversion, s’il y a poésie c’est déjà pas mal, non ?) ni chez Sugimoto, qui, lui, proclame que « le monde est mort ». Le proclame et le répète encore et encore, par toute une série de scenarii catastrophistes, de l’extinction des mammifères à la fin de la procréation pour raison de sexualité exclusive avec des poupées gonflables. Prise de tête ? En fait pas du tout. Blague plutôt, rigolade à la mode surréaliste. On pense au « Petit dictionnaire de l’humour noir » de Breton. D’ailleurs Sugimoto se veut fils naturel de Duchamp, qui est partout dans cette installation. Rigolade ultra cultivée – on est tout de même au Palais de Tokyo, pas au théâtre des Variétés.

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Hiroshi Sugimoto, Lightning Fields 138, 2009 © Courtesy Gallery Koyanagi

Au sommet d’un escalier de lourdes pierres, une divinité japonaise du XIIIème siècle, pièce précieuse de la collection personnelle de Sugimoto, qui fut brocanteur avant de « faire artiste », divinité de la colère.

Pas content, le dieu, de ce que les hommes ont fait de sa jolie planète. Il voisine avec un porte-bouteilles à la Duchamp ; des boîtes de conserve Warhol, dont l’artiste nous prédit que bientôt elles vaudront moins que les vraies, pleines de bon potage, que l’on trouve au supermarché ; une météorite qui a explosé le toit en verre, les poutrelles d’acier et le sol en béton – le Palais de Tokyo n’a pas mégotté –, et fracassé, un étage plus bas, l’urinoir de Duchamp ; une poupée gonflable, très mignonne effectivement, elle aussi duchampienne. Un peu partout des textes manuscrits de Sugimoto nous racontent comment l’humanité disparaîtra. « Bon débarras ! » aurait ajouté Yves Paccalet. Après le dieu de la colère, le Japon est aussi présent que Duchamp : calligraphie, Hiroshima, et surtout une pierre tombale traditionnelle, qui réunit les cinq éléments fondamentaux du Shinto-boudhisme : la terre, l’eau, le feu, le vent, le ciel (cosmos). Sur le mont Koya, les dépouilles de deux cent mille samouraïs depuis mille ans sont marquées parmi les cèdres multi-centenaires par des pierres semblables.

Sugimoto la reprend un peu plus loin, miniaturisée, cristallisée, posée devant un de ses chefs d’œuvre photographiques de la mer. « Elle est retrouvée, quoi ? L’éternité. C’est la mer… »

Et au passage, par ce passage entre le monde mort, ou agonisant, et l’éternité, entre la pierre mortuaire et le cristal rayonnant, Sugimoto fait naître la beauté. L’a t-il voulu ? Est-ce le regard du visiteur ? En tous cas, après le chaos des tôles rouillées du début du cheminement, nous voilà à présent dans une belle allée droite, impeccable, bordée par de la tôle, mais neuve, gris clair, « design », au bout de laquelle une photo de la mer sugimotienne.

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Hiroshi Sugimoto, The Wooden Box, 2004 © Courtesy Gallery Koyanagi

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Hiroshi Sugimoto, The Wooden Box, 2004 © Courtesy Gallery Koyanagi

Les histoires de fin du monde nous ont fait rire jaune, mais en quittant l’exposition reste une question, sérieuse et jubilatoire : et si c’était la beauté qui pouvait nous sauver ? Et si au Japon, en France, et partout dans le monde développé comme en développement, on décidait de faire beau, des villes plus belles, des côtes plus belles, des banlieues plus belles, des métros plus beaux, plutôt que plus gros. Recherche de l’œuvre en somme, dirait Louis Roederer…

L’Etat du Ciel – Partie 2 – « Aujourd’hui le monde est mort », Hiroshi Sugimoto, Palais de Tokyo, Paris 25 avril-07 septembre 2014

Avec le soutien de la Fondation Louis Roederer, Grand mécène de la culture.