Texte d’ouverture Mobilis in Mobile 2025
Je n’aurais pas pu imaginer lorsque j’étais enfant, assise devant la mer, un matin de juin il y a très très longtemps, que je serais là parmi vous aujourd’hui, face à ce somptueux paysage de vignes et de mer, à partir duquel on pressent la délicatesse d’un vin unique, imprégné de vent, de sel, de roches, de fleurs, de fruits et d’herbes parfumées, non, je n’aurais pas pu imaginer que je vous décrirai cet instant très bref qui aura été fondateur pour moi.
Ce matin de juin donc où je m’étais levée très tôt pour arriver avant les autres à la plage car je savais déjà qu’il fallait parfois être seule pour saisir pleinement la beauté des choses. J’avais onze ou douze ans, ma villa était à quelques mètres de l’eau, près des ruines de Carhage. J’ai enlevé mes sandales et je me suis avancée vers la mer. J’allais lentement, je ne voulais surtout pas déranger le paysage, j’ai posé les pieds dans une eau transparente et douce et c’était comme si j’entrais dans un pays tout entier, à la fois familier et étranger.
Le sable était encore frais, je me suis assise à la lisière de l’eau et de la plage, une vieille barque de bois était renversée juste à côté, des bouts d’algues séchées étaient restés agrippés à ses flancs. Elle s’appelait Isabelle, je vois encore les lettres tracées maladroitement à la peinture blanche. J’ai regardé tout, très lentement, comme pour la première fois. J’étais hypnotisée. Les vagues minuscules, le reflet du soleil, les plis de l’eau au loin, la ligne de l’horizon qui se mariait avec le ciel, la plage déserte, les fourmis géantes, les scarabées dodus, les hirondelles qui soudain se sont ajoutées à cet agencement, c’était une sorte de fête du matin, une fête du monde, je me sentais en pleine empathie avec tout ce que je voyais, mais que c’est beau que c’est beau je répétais à l’intérieur. Il y avait des gouttes d’or dans l’air et tout au bas du ciel, posé sur l’eau, un navire blanc se dirigeait lentement vers Marseille.
Tout était si calme et si grandiose qu’une panique inattendue m’a traversée. Je me suis retournée, il n’y avait personne à qui j’aurais pu dire : regarde, c’est tellement beau, c’est fou, quelle chance on a de faire partie de cet ensemble, de ces accords. Personne face à cette mer chef d’orchestre qui conduisait et dirigeait la nature tout entière. Même le solo très fragile venu des branches d’eucalyptus qui se balançaient légèrement, même la caresse presque blanche du sable, je les ai emportés avec moi, tout m’est encore intact aujourd’hui.
Ma prise de conscience soudaine d’être seule dans le monde et pour toujours, a été belle et brutale. J’étais seule témoin de ce spectacle inouï. Et cet instant, je le savais, allait disparaître, voilà pourquoi ma panique, qu’allait-il devenir, comment l’arrêter, le saisir, comment le garder, le protéger, comment le faire ensuite exister pour les autres, comment le retenir et le raconter ?
J’étais en effet seule à pouvoir témoigner. Mais oui, qui à part moi allait pouvoir décrire l’émotion de cet instant précis, qui allait disparaître dans quelques secondes ?
Bien sûr, il y aurait bien d’autres yeux posés sur la même scène tout à l’heure, des milliards d’yeux aussi qui avaient regardé de la même façon la mer, et qui la regarderont encore mille et mille fois, dans tous les pays, mais ce temps-là, à cet endroit exact, ce temps furtif devant ce qui me paraissait représenter l’infini, j’étais bien la seule à le vivre, je le comprenais et le ressentais pour la première fois.
Alors, j’ai décidé.
En quelques secondes, j’ai décidé.
J’endosserai pour toujours le rôle de témoin qui me permettra de saisir tout ce que je vivrais comme si c’était la première fois. Il fallait surtout et pour cela que je me souvienne de cette scène, que je ne l’oublie jamais, et d’ailleurs il fallait que je le fasse aussi pour tous les instants que j’avais déjà vécus et que j’aurais à vivre, pour qu’ils ne disparaissent pas. J’étais responsable de leur vie, je ne voulais pas qu’ils meurent, il était en mon pouvoir de les protéger. J’étais petite et bien naïve de croire qu’on pouvait se souvenir de tous nos instants. Et pourtant, c’est à partir de ce matin de juin où l’été est délicieusement naissant, que j’ai commencé à exercer ma mémoire.
En accéléré, tous les jours, je faisais défiler sans réfléchir le maximum de scènes et d’images que j’avais vues, qui m’étaient restées. Le processus accueillait d’abord cette mer immense, intacte, sans origine ni fin, comme un écran gigantesque qui pouvait tout recevoir et je posais dessus les visages, les corps, les livres, les choses, les fleurs, les plantes, les bêtes, les sentiments, les voix, les yeux, les mots, les sourires, aussi bien les jours d’amour, de pure joie, de gaieté, d’espoir que les nuits de détresse ou de peurs très anciennes, tout pouvait être inscrit sur la mer, c’était simple, car il y avait de la place, une place vertigineuse, illimitée. Et je pensais à chaque fois que la mer était mon alliée, qu’elle attendait que je lui offre ma mémoire. Elle était devenue ma mémoire. Et par cet exercice, je me disais que je ne serais plus jamais seule, un mouvement secret vers les autres me conduirait toujours.
Cette décision a déclenché en moi quelque chose qui s’apparentait à du bonheur, un permis de vivre plus librement que je m’étais offert à moi-même. C’était comme une illumination, une renaissance. Alors à partir de cette première image de mer, j’ai pris l’habitude de faire ressurgir tous les jours (et je le fais jusqu’à présent) des éclats de minutes anciennes, très brèves, images fugitives que je voulais garder, je fabriquais ainsi une espèce de journal intime écrit et lu en même temps, toujours en accéléré. C’était aussi, je crois, le début de l’écriture, une manière de faire revivre sa mémoire, de la fortifier. Même si je ne savais pas encore que j’allais écrire, j’utilisais déjà le même mécanisme, je l’avais trouvé intuitivement ce matin-là. C’était le début de cette passion de lire et d’écrire qui ne m’aura jamais quittée, accueillir à la fois avec joie les mots des autres et essayer d’en inventer d’autres, à sa façon. Cette illumination première m’a en quelque sorte appris à exercer ma mémoire pour la rendre créatrice, inventive. Je rêve de livres qui vont vers le large, qui m’emmènent loin, très loin, sur des terres encore inconnues dans lesquelles je me reconnaîtrais toujours, ivresse de cette sensation.
Mais si la mer a été pour moi fondatrice, si elle m’a enseigné la patience, la force de la contemplation et de l’observation, elle représente surtout notre mémoire collective. Elle est le Temps avec un grand T. Le passé, le présent, l’avenir, tous trois bien enlacés, bien serrés, inscrits à jamais dans les nuances d’une seule couleur.
Et lorsqu’on entretient une intimité avec elle, simplement en la regardant longuement par exemple, elle nous donne l’illusion de nous connaître, elle a accès à nos secrets, nos silences, nos méditations, nos tourments, voilà pourquoi tant d’artistes l’ont peinte, tant de poètes et d’auteurs, d’autrices, ont trouvé les mots pour la faire vivre. Elle semble faire corps avec nous, au plus profond. Je pense ici à une très belle page d’Albert Camus dans Noces à Tipasa. « Ici même je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu et plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l’eau, c’est le saisissement, la montée d’une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère -la nage, les bras vernis d’eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l’eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l’onde par mes jambes-n éc et l’absence d’horizon »
On reconnaît là immédiatement le souffle, la grande sensualité de Camus et son violent amour pour sa terre de naissance.
Je pense aussi à Marguerite Duras à Trouville, quand avec Yann Andrea elle regardait longuement la mer de la terrasse des Roches noires, à l’heure sacrée du coucher du soleil, et qu’elle lui disait : tu vois, Yann, tout est à nous, la mer est à nous, le ciel est à nous, tout est à nous.
Mer philosophe, mer complice, mer témoin, toujours secrète, complexe, patiente, profonde, énigmatique. Mer cruelle aussi, violente, sauvage, implacable, colérique. Tempêtes, noyades, tourbillons, naufrages, inondations, tsunamis. Meurtrière. Avec la figure d’un Poséidon qui efface tant de vies en quelques minutes, des vies qui justement avaient mis tout leur espoir en elle, elle était le point de départ d’une nouvelle vie, partir et tout recommencer. De l’autre côté de la mer, se profilait leur liberté. Mais.
Elle contient aussi notre mémoire collective la plus ancienne, car on sait qu’au fond de l’eau, des roches et des fossiles sont capables de nous aider à raconter la naissance et l’évolution de notre planète. La mer témoigne et transmet, inlassablement. En échange, elle nous demande de la protéger. Conductrice de nos rêves, de nos attentes, de nos espoirs, elle incarne aussi notre désir de fusion avec le monde, elle est un point de départ et un point d’arrivée.
Pour finir et laisser place aux lectures, j’aimerais me souvenir de deux films qui se terminent au bord de la mer, comme un recommencement. La Dolce vita, quand Marcello Mastroianni se retrouve sur la plage, en costume blanc légendaire, il s’écarte de ses amis et des pêcheurs qui viennent de capturer un énorme poisson, s’assoit sur le sable, sourit à une jeune fille, Francesca, qui lui crie quelque chose qu’il n’entend pas, le bruit du vent et des vagues recouvre les mots de la jeune fille. Il lui fait avec les mains un geste de je suis désolé je n’entends rien et marche vers la mer mais une femme vient le chercher et l’emmène vers les autres, ils s’en vont, quittent lentement le champ. La caméra de Fellini s’arrête sur le sourire et le visage de la jeune fille qui les regarde partir.
Et puis, un second film culte, Les 400 coups, quand Jean-Pierre Léaud encore enfant, en petit Antoine Doinel, s’échappe d’un camp de redressement et se sauve dans une longue course qui le mènera jusqu’à la mer dont il a tant rêvé et qu’il n’a encore jamais vue. Au bout de sa course, il fait deux pas dans l’eau, s’arrête, il ne peut pas aller plus loin, il se retourne alors vers nous, désarmé, la caméra de Truffaut fait un gros-plan sur lui, l’image s’arrête elle aussi et c’est la fin du film. On croirait presque que Fellini a voulu citer dans La dolce vita la fin des 400 coups.
En tout cas, dans les deux films, c’est la mer qui vient refermer l’histoire. Conclure avec elle pour inaugurer quelque chose de nouveau, qu’on ne connaît pas encore, un autre film sans doute, une autre fiction.
La mer, comme le lieu merveilleux de toutes les fictions.