José Bastante
Waru waru et durabilité : une infrastructure ancestrale au service de la résilience climatique et un patrimoine vivant
Traduction en français
Dans le bassin du lac Titicaca, l’agriculture doit composer avec les sécheresses, les inondations et les gelées ; par ailleurs, on a signalé que la saison des précipitations est de plus en plus tardive et concentrée, ce qui accroît le risque de perte des cultures (Rodríguez et al., s. d.). Dans ce contexte, les waru waru (plateformes surélevées de culture, séparées par des canaux de stockage et de circulation de l’eau) constituent une solution de durabilité : une réponse à la fois technologique et sociale, consolidée au fil de millénaires d’observation et d’expérimentation (Erickson, 1996), qui intègre eau, sol et agrobiodiversité afin d’atténuer les risques climatiques et de soutenir le maintien des communautés sur leur territoire. Leur actualité rejoint l’Agenda 2030 (ODD) et l’approche de l’UNESCO sur le patrimoine vivant et les paysages culturels, en articulant adaptation climatique, sécurité alimentaire et identité territoriale.
Leur apport le plus important face à la crise climatique est la régulation microclimatique. Les données expérimentales montrent que, lors des nuits critiques, les waru waru maintiennent des températures plus élevées que les parcelles de la pampa, ce qui confirme le principe thermorégulateur de leur conception et réduit donc les dégâts causés par le gel (Lhomme & Vacher, 2003). En période de sécheresse, l’humidité des canaux peut remonter par capillarité vers les racines et, en cas d’inondation, les sillons évacuent l’excès d’eau de ruissellement (Altieri, 1996). La science apporte des outils utiles sans se substituer à la logique communautaire ; dans cette perspective, un modèle mathématique formalise le rôle de l’eau canalisée comme stockage thermique et sa capacité à maintenir des conditions nocturnes plus favorables à la culture (Mírez Tarrillo, 2025). Ce type de résultats est crucial, car la variabilité thermique croissante et l’intensification des épisodes de froid extrême (même dans un climat qui se réchauffe) peuvent entraîner de lourdes pertes dans les systèmes pluviaux d’altitude. En termes de durabilité, cela revient à une stratégie d’adaptation peu dépendante de l’extérieur, fondée sur le rayonnement solaire, l’eau et une connaissance approfondie de la géomorphologie locale.
Cet ensemble d’avantages est déterminant, dans la mesure où une productivité accrue sous contrainte climatique peut se traduire par la sécurité alimentaire, la réduction de la vulnérabilité économique et une meilleure capacité des familles à subsister sans quitter leur territoire. Ces caractéristiques illustrent une logique de services multiples, qui comprend la production, la régulation hydrique locale et le recyclage des nutriments. De plus, les canaux permettent de gérer la faune et la flore aquatiques, notamment l’aquaculture de poissons autochtones et l’exploitation de végétaux comme la totora et le llachu (Erickson, 1986). Ainsi, en tant que technologie du paysage, les waru waru fonctionnent correctement lorsqu’ils sont entretenus de façon continue.
Cependant, la durabilité du système dépend de sa continuité matérielle et socioculturelle. Un diagnostic récent indique que la superficie cultivée en waru waru a diminué de 95 % au cours des dernières décennies et que seuls 0,56 % restent en bon état, en raison des migrations, de la modernisation agricole, du coût élevé de la main-d’œuvre et de la dégradation physique (Sardon Nina et al., 2024). Ce chiffre met en évidence la nécessité d’adopter une méthodologie intégrale. En termes de durabilité, cette méthodologie doit garantir simultanément la viabilité écologique (eau et sols), la viabilité sociale (gouvernance communautaire et transmission des savoirs) et la viabilité économique (revenus et prix équitables), de sorte que l’infrastructure, l’organisation et les bénéfices se renforcent mutuellement. Dans cette optique, elle doit permettre la restauration physique (canaux, plateformes, drainage), la préservation active et la transmission intergénérationnelle des savoirs ancestraux des communautés locales (calendriers agricoles, entretien, signes et señaleros, gestion des semences natives, gestion et règles communautaires du travail), ainsi que la création de conditions économiques qui évitent l’abandon. Cela comprend des mécanismes de commercialisation différenciée pour la production issue des waru waru (pommes de terre natives, quinoas, cañihuas, fèves et autres cultures andines d’altitude gérées selon des critères de rotation), destinés aux marchés gastronomiques à forte valeur ajoutée par le biais d’achats directs à un prix équitable. L’objectif est de rendre les communautés visibles et de renforcer leurs revenus, afin que l’entretien du système soit durable. Dans ce cadre, le « Proyecto Waru Waru Campos de Ácora » du World Monuments Fund (WMF), avec la participation des communautés et de partenaires institutionnels (comme l’Asociación Aymara Suma Yapu et le ministère de la Culture), étudie actuellement cette voie d’articulation avec MATER Iniciativa et le Centre international de la pomme de terre, afin de garantir la qualité, la traçabilité et la valeur culturelle du produit.
En accordant aux savoirs ancestraux l’importance qu’ils méritent, les waru waru deviennent une solution éthique et reproductible, qui allie adaptation climatique, identité, gouvernance locale et mémoire technologique. Lorsque la connaissance s’interrompt, le système se dégrade progressivement ; lorsqu’elle se transmet, il devient une école pratique de durabilité, car il enseigne à gérer l’eau, le sol et l’agrobiodiversité selon des règles communautaires, des rythmes saisonniers et dans les langues autochtones. Dans la même logique, la durabilité exige que l’effort d’entretien soit socialement et économiquement viable, de sorte que la transmission intergénérationnelle et l’infrastructure ne dépendent pas d’incitations temporaires, mais de bénéfices stables pour les communautés.
Enfin, la valeur des waru waru tient à ce qu’ils montrent que la durabilité repose sur l’articulation entre écologie, technologie et culture, afin de soutenir la vie dans des conditions changeantes et de renforcer l’identité communautaire, et qu’elle dépend autant de leur dimension matérielle que de la continuité sociale du savoir qui les entretient. Les restaurer et les préserver implique de les reconnaître à la fois comme infrastructure de résilience climatique et comme patrimoine vivant, en incluant les savoirs ancestraux qui permettent de définir des critères concrets pour faire face aux crises climatiques par des solutions en harmonie avec la nature et le territoire.
Bibliographie
Altieri, M. A. (1996). Indigenous knowledge re-valued in Andean agriculture. ILEIA Newsletter, 12(1), 7.
Erickson, C. L. (1986). Waru-waru: Una tecnología agrícola del altiplano prehispánico. Dans C. de la Torre & M. Burga (dir.), Andenes y camellones en el Perú andino: Historia, presente y futuro (p. 59-84). CONCYTEC.
Erickson, C. L. (1988). Raised field agriculture in the Lake Titicaca basin: Putting ancient agriculture back to work. Expedition, 30(1), 8-16.
Erickson, C. L. (1996). Investigación arqueológica del sistema agrícola de los camellones en la cuenca del Lago Titicaca del Perú. PIWA / Centro de Información para el Desarrollo (CID).
Lhomme, J.-P., & Vacher, J.-J. (2003). La Mitigación de heladas en los camellones del altiplano andino. Bulletin de l’Institut français d’études andines, 32(2), 377-399. https://doi.org/10.4000/bifea.6556
Mírez Tarrillo, J. L. (2025). Sustainable thermal energy storage systems: A mathematical model of the “Waru-Waru” agricultural technique used in cold environments. Energies, 18, 3116. https://doi.org/10.3390/en18123116
Rodríguez Benavides, H., Villena Soria, J., Ordóñez Colque, S., & Fernández Valdivia, M. (s. d.). Los waru waru, una alternativa tecnológica para la agricultura sostenible en Puno, Perú (Estudio de caso premiado). PIWANDES / Instituto de Innovación Tecnológica y Promoción del Desarrollo.
Sardon Nina, S., Loaiza-Usuga, J. C., Varga, D., & Pari Morales, Y. (2024). Characterization of the “Waru Waru” soils on the Peruvian high plateau. Soil Science Annual, 75(1), 184338. https://doi.org/10.37501/soilsa/184338