Tanya Matthan

L’avenir climatique de l’Inde agricole

Traduction en français

Au début de la mousson 2019, Lokesh, agriculteur du centre de l’Inde, a contracté un prêt bancaire en donnant son tracteur en garantie. Ce prêt devait lui permettre de rembourser une partie des dettes existantes de sa famille, nées de mariages coûteux et de mauvaises récoltes causées par la pénurie d’eau. Il espérait rembourser au moins les intérêts grâce à la nouvelle récolte de soja, attendue en septembre, quelques mois plus tard. Mais des pluies abondantes et continues ont ravagé de vastes régions de l’Inde, dont ses champs de la région du Malwa, dans l’ouest du Madhya Pradesh. « Chaque année, mon rendement total est d’environ 80 à 90 quintaux de soja. Cette année, il n’est que de 17 quintaux. » Lokesh en a gardé 7 pour les semis de l’année suivante et a vendu le reste à un négociant local. Il a utilisé le produit de cette vente pour payer les pesticides, la main-d’œuvre agricole et les conducteurs d’engins embauchés durant la saison. Le remboursement de la dette devrait attendre la prochaine récolte.

Il est difficile d’attribuer directement cette mousson tumultueuse au changement climatique, même si nous savons qu’il est bien réel et qu’il produit des effets tangibles partout dans le monde, y compris dans des endroits comme le Malwa. Les épisodes de chaleur extrême, les pluies erratiques et hors saison et les longues périodes de sécheresse sont de plus en plus fréquents en Inde, avec des effets potentiellement dévastateurs sur son système agricole, dont dépendent pour leur subsistance plus de la moitié des habitants[i]. En Inde, les rendements des cultures vivrières de base, comme le riz, le blé et le maïs, seront particulièrement touchés, ce qui aura des conséquences sur les revenus et sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Un climat qui change accroît aussi les attaques de ravageurs et les maladies, augmente la mortalité du bétail et entraîne de graves problèmes de santé liés au travail en plein air.

Mais l’Inde rurale n’est pas une toile vierge sur laquelle le changement climatique viendrait soudain et de façon inattendue semer le chaos : comme tous les lieux, elle est façonnée par l’histoire, la culture et le pouvoir[ii]. On peut commencer par quelques chiffres accablants. Plus de la moitié des agriculteurs indiens sont endettés, et 85 % d’entre eux ne dégagent aucune épargne de l’agriculture, c’est-à-dire qu’ils gagnent en moyenne moins qu’ils ne dépensent pour cultiver. Par ailleurs, les exploitations sont petites et morcelées : plus de 70 % des agriculteurs sont classés comme « marginaux » et possèdent moins d’un hectare de terre.

Le Malwa lui-même est depuis longtemps intégré aux réseaux mondiaux de matières premières, par la culture de l’opium, du coton, de la canne à sucre, et aujourd’hui du soja. Plus récemment, ses champs et ses exploitations ont été profondément transformés par de nouvelles cultures, de nouveaux intrants, de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes de culture. Dans le centre de l’Inde, les champs, autrefois mosaïque de sorgho, de maïs, de lentilles, de coton et de canne à sucre, forment désormais une vaste monoculture de soja pendant la mousson et de blé en hiver, rendue possible par les pesticides, les engrais et les forages privés[iii]. L’ensemble des technologies aujourd’hui associées à la Révolution verte (semences à haut rendement, intrants chimiques, puits tubés privés) a peut-être amélioré la productivité et augmenté les revenus, mais à un coût social et écologique considérable : dégradation des sols, épuisement des nappes phréatiques et creusement des inégalités sociales.

Entre le désengagement croissant de l’État, la hausse des coûts de production, l’endettement qui s’alourdit et la stagnation des prix, des agriculteurs comme Lokesh mènent un combat sans précédent, non seulement contre les éléments, mais aussi contre un système de production qui ressemble moins à un moyen de subsistance qu’à un pari précaire. La manifestation la plus tragique de cette crise est le nombre de centaines de milliers d’agriculteurs et d’ouvriers agricoles qui se sont donné la mort depuis les années 1990. Autrement dit, le changement climatique s’abat sur un paysage déjà dégradé, inégalitaire et en crise[iv].

Cette relation n’est pas à sens unique. Le changement climatique n’affecte pas seulement des lieux comme le Malwa rural : il est aussi constitué par eux. Les engrais de synthèse azotés qui favorisent la culture du soja et du blé sont presque entièrement issus des combustibles fossiles. Une grande partie du soja produit ici est exportée sous forme de tourteaux (aliments pour animaux) destinés à l’industrie mondiale de la viande, un facteur majeur du changement climatique. L’agriculture représente environ 14 % des émissions de gaz à effet de serre de l’Inde, principalement à cause de l’élevage, de la riziculture et des engrais de synthèse. Des lieux comme le Malwa sont eux aussi intégrés, même si c’est de manière inégale, aux transformations anthropiques de l’atmosphère de la planète.

Les agriculteurs du Malwa parlent rarement de « changement climatique ». Phénomène planétaire abstrait, raccourci désignant les évolutions à long terme des températures et des régimes météorologiques, le « changement climatique » ne se traduit pas toujours aisément en expériences locales et quotidiennes du monde naturel. Pour beaucoup d’agriculteurs indiens, il est toujours perçu et vécu à travers des socio-natures et des structures économiques déjà en mutation. C’est bien plus que du simple mauvais temps.

Les pics de température, ou même une baisse des rendements, sont des mesures abstraites et quantitatives qui ne rendent pas pleinement compte des effets sociaux, économiques et psychologiques du changement climatique sur la vie et les moyens de subsistance des cultivateurs. Pour les agriculteurs, le changement climatique, c’est l’augmentation des dépenses en intrants, qu’il s’agisse de pesticides contre de nouveaux ravageurs et maladies ou de nouveaux forages pour poursuivre des nappes qui s’assèchent et s’amenuisent. C’est la récolte qui pourrit sous une pluie hors saison ou sous une chaleur extrême. C’est le stress des dettes qui s’accumulent faute de pouvoir rembourser les prêts ou parce qu’il faut en contracter de nouveaux. C’est l’érosion du statut social lorsqu’on ne peut plus organiser le mariage d’une fille[v]. Plus viscéralement, cela se ressent dans les ventres qui gargouillent des enfants contraints de sauter des repas. C’est le vertige, la nausée et l’épuisement de ceux qui travaillent aux champs sous des températures toujours plus élevées.

Bien sûr, si le changement climatique touche tout le monde, il ne touche pas chacun de la même manière. En Inde, les petits exploitants, les agriculteurs dalits (caste opprimée) et les agricultrices disposent de terres plus petites et moins fertiles, peu irriguées, emploient la main-d’œuvre familiale, n’ont pas les moyens d’acheter des intrants coûteux, sont souvent endettés auprès de prêteurs informels à des taux d’intérêt plus élevés et n’ont pas accès à l’assurance récolte. Après un épisode météorologique extrême, ils sont contraints de s’endetter davantage et de multiplier les travaux salariés. À l’inverse, les agriculteurs aisés, issus de castes dominantes, possèdent de vastes exploitations, ont davantage d’épargne pour résister aux mauvaises récoltes et se sont diversifiés dans des métiers et activités non agricoles, qui leur procurent des revenus plus sûrs et plus réguliers. Les inégalités durables de classe, de caste et de genre rendent les communautés déjà marginalisées bien plus vulnérables aux effets du changement climatique.

Malgré cela, les solutions actuellement promues par l’État indien ne tiennent souvent pas compte des histoires et des inégalités qui façonnent l’expérience des agriculteurs face à un climat changeant, et leur adaptation. Les solutions d’adaptation, qu’il s’agisse de l’agriculture biologique ou de l’irrigation goutte à goutte, ignorent les obstacles considérables d’accès, notamment le capital et les connaissances, qui sont indispensables à leur mise en œuvre et à leur réussite. Par exemple, les solutions de gestion de l’eau telles que les systèmes d’aspersion et les ouvrages de stockage exigent des investissements importants que peu de gens peuvent se permettre. Même les programmes gouvernementaux fonctionnent par subventions : les agriculteurs doivent avancer les fonds et ne sont remboursés, en partie, que plus tard. Sans soutien institutionnel ni redistribution des ressources, ces stratégies d’adaptation excluent de fait les agriculteurs les plus marginalisés et les plus vulnérables[vi].

Poursuivons avec l’exemple de la gestion de l’eau par l’irrigation goutte à goutte et par aspersion, les barrages de retenue et les mares agricoles. Ces technologies sont certes pertinentes. Toutefois, leur adoption contourne les racines plus profondes de la crise de l’eau, qui ne tient pas simplement à des précipitations erratiques, mais aussi à des systèmes de culture non durables et inadaptés sur le plan agro-écologique, ainsi qu’à une utilisation et une répartition inégales de l’eau entre populations rurales et urbaines et au sein de celles-ci.

Les solutions technologiques et financières (semences résistantes à la sécheresse, assurance récolte) peuvent être nécessaires, mais sont loin d’être suffisantes. Au mieux, elles apportent des correctifs à court terme qui soulagent temporairement certains agriculteurs. Au pire, elles peuvent aggraver les inégalités, créer de nouvelles dépendances et détourner l’attention de transformations structurelles plus fondamentales du système agricole actuel, fondé sur l’usage intensif d’intrants.

Comme je l’ai évoqué plus haut, les effets du climat ne sont jamais vécus isolément, mais toujours façonnés par des inégalités et des vulnérabilités préexistantes[vii]. De véritables solutions climatiques doivent s’attaquer à ces précarités préexistantes. Trop souvent, les méthodes et technologies regroupées sous l’étiquette générale d’agriculture « climato-intelligente » ne sont que des moyens de reproduire les modèles de production actuels, non durables et inégalitaires. Ce sont des solutions techniques qui fonctionnent comme si le changement climatique, ainsi que les lieux et les personnes qu’il touche, existaient en dehors de l’histoire et des rapports de pouvoir.

Plusieurs alternatives existent déjà à différentes échelles. À l’échelle de l’exploitation, elles comprennent les cultures associées, la diversification des cultures et les variétés de semences autochtones. À l’échelle régionale et nationale, elles pourraient aller de l’aide universelle en cas de catastrophe et de la fixation des prix agricoles à la redistribution des terres, aux infrastructures publiques d’irrigation et au droit fondamental à l’alimentation. Au niveau le plus large, une approche véritablement « climato-sage », plutôt que « climato-intelligente », doit remettre en cause le pouvoir bien établi de l’agrobusiness, qui exerce un contrôle disproportionné sur la recherche, les intrants et les marchés, et placer au centre les points de vue des groupes les plus vulnérables (petits exploitants, ouvriers agricoles et femmes), dont les savoirs et le travail font vivre le système alimentaire[viii].

Plus fondamentalement peut-être, il faut réorienter en profondeur l’imaginaire industriel et productiviste dominant de ce qu’est l’agriculture, de ce à quoi elle sert et de ce qu’elle pourrait être. Elle ne peut être envisagée uniquement comme une source de nourriture ou comme une activité commerciale dont la réussite se mesure en rendements et en profits. L’agriculture (et, plus largement, l’attachement à la terre) est un moyen de subsistance, un mode de vie, un système de savoirs et une source de sécurité et de dignité. Il ne s’agit pas de romantiser la vie agraire : dans le Malwa rural, l’agriculture est marquée par un labeur harassant et des inégalités écrasantes. Il s’agit plutôt de reconnaître que tout effort pour répondre à la crise climatique doit affronter ces asymétries de pouvoir. C’est indispensable pour construire un avenir réellement juste et durable sur la terre.


Notes (références laissées dans leur langue d’origine)

[i] India Development Review. 2025. The impact of climate change on agriculture: What we know. IDR Online. July 11. Available at: https://idronline.org/article/agriculture/the-impact-of-climate-change-on-agriculture-what-we-know/

[ii] Ribot, J. 2014. “Cause and Response: Vulnerability and Climate in the Anthropocene.” The Journal of Peasant Studies 41 (5): 667–705.

[iii] Kumar, Richa. 2016. Rethinking Revolutions: Soya-Beans, Choupals, and the Changing Countryside in Central India. New Delhi: Oxford University Press.

[iv] On the agrarian crisis, see Reddy, D. Narasimha Reddy, and Srijit Mishra, eds. 2009. Agrarian Crisis in India. New Delhi: Oxford University Press.

[v] Shah, Esha. 2012. “‘A Life Wasted Making Dust’: Affective Histories of Dearth, Death, Debt and Farmers’ Suicides in India.” Journal of Peasant Studies 39 (5): 1159–1179.

[vi] Taylor, Marcus, and Suhas Bhasme. 2021. “Between Deficit Rains and Surplus Populations: The Political Ecology of a Climate-Resilient Village in South India.” Geoforum 126: 431–440.

[vii] Matthan, Tanya. 2023. Beyond bad weather: climates of uncertainty in rural India. The Journal of Peasant Studies, 50(1), 114–135.

[viii] Taylor, Marcus. 2018. Climate-smart agriculture: what is it good for? The Journal of Peasant Studies, 45(1), 89–107.

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