Xiao-Shan Yap
Durabilité Terre-Espace
Traduction en français
L’humanité vit aujourd’hui une période charnière de l’histoire de l’exploration spatiale. Le nombre de satellites en orbite autour de la Terre croît de façon exponentielle, une tendance attribuable à l’innovation technologique rapide et à la commercialisation du secteur spatial. Les infrastructures spatiales peuvent apporter de multiples bénéfices, notamment grâce aux satellites d’observation de la Terre, qui permettent un suivi et une vérification précis des émissions de carbone[1], ou aux satellites Internet en orbite basse, susceptibles d’atteindre les régions les plus reculées du globe. Mais cette croissance exponentielle des activités spatiales entraîne aussi de graves conséquences négatives. Si cette tendance se poursuit, une étoile sur quinze visible dans le ciel nocturne sera une fausse étoile (c’est-à-dire un satellite artificiel) pour les générations futures[2], obscurcissant et altérant pour des siècles la vision que les humains ont du cosmos. Avec la multiplication des expéditions vers d’autres corps célestes, dont la récente ruée vers la Lune, des scientifiques ont en outre alerté sur la dégradation environnementale d’origine humaine dans les régions extérieures du système solaire[3].
Que tout cela signifie-t-il pour notre quête de durabilité ? En réalité, les enjeux de durabilité sur Terre et dans l’espace sont devenus plus étroitement imbriqués que jamais. Outre la perte des ciels préservés, la congestion de l’espace, c’est-à-dire l’accumulation de débris spatiaux, pourrait entraîner la perte d’infrastructures spatiales critiques et perturber gravement les activités quotidiennes sur Terre. Au-delà de l’environnement immédiat de la Terre, les capacités technologiques permettant d’extraire des minéraux ou des ressources sur d’autres corps célestes dégradent non seulement l’intégrité environnementale de ces derniers, mais renforcent aussi l’extractivisme sur Terre. La compétition pour les ressources dans l’espace entre les riches et les puissants soulève donc de graves problèmes d’équité sociale et de justice[4].
Or, les systèmes actuels de gouvernance environnementale mondiale et de gouvernance de l’espace extra-atmosphérique sont inadaptés pour traiter ces enjeux environnementaux et sociaux profondément entremêlés, sur Terre comme dans l’espace. La gouvernance de l’espace pendant la Guerre froide visait à promouvoir la paix et à limiter les risques de militarisation de l’espace ; la durabilité et les questions environnementales n’ont donc été que superficiellement prises en compte lors de l’élaboration du Traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967. Parallèlement, l’espace « extra-atmosphérique » a toujours été considéré comme un domaine distinct de la gouvernance environnementale mondiale. Alors que les avancées technologiques portent l’action humaine plus loin que jamais dans le cosmos, que ce soit par les engins spatiaux ou par des télescopes de pointe au sol ou dans l’espace, il n’est plus suffisant que la gouvernance environnementale mondiale, ou plus précisément la gouvernance du système Terre, traite l’espace « extra-atmosphérique » comme un environnement extérieur dont la planète Terre pourrait se dissocier[5].
Le concept de « durabilité Terre-Espace » a été introduit récemment[6]. Il appelle à une approche plus intégrative de la gouvernance de notre système Terre et de l’espace, incluant la justice et l’intégrité à l’échelle multiplanétaire[7]. L’initiative correspondante, « Earth-Space Sustainability » (ESS)[8], a été fondée en 2020 afin de sensibiliser à ces interconnexions croissantes et de nouer des collaborations entre les communautés scientifiques et politiques. Elle vise à prolonger (ou, dans d’autres contextes, à raviver) la relation entre l’être humain, la nature et le cosmos, ce qui exige des scientifiques et des décideurs politiques qu’ils intègrent les préoccupations de durabilité et l’écologisme au-delà de la Terre. Plutôt que de considérer l’espace comme une ressource inépuisable, la science et la politique devraient s’attacher à déconstruire l’approche utilitariste dominante de l’espace et à promouvoir une logique d’intendance (stewardship) afin de protéger les diverses valeurs associées au cosmos, y compris les valeurs culturelles et intrinsèques.
Pour qu’une telle gouvernance transformatrice prenne forme, les acteurs détenteurs d’un pouvoir de décision, à savoir l’industrie, les États, les scientifiques et les décideurs politiques, doivent agir dans l’intérêt collectif des communautés mondiales. L’ESS, à travers son projet de recherche phare « Planetary stewardship in view of Earth-Space sustainability » (également connu sous le nom de projet PlanetStewards), contribue à la recherche de solutions aux problèmes évoqués. Le projet PlanetStewards[9] cherche des réponses pour transformer la gouvernance spatiale existante, en s’intéressant aux valeurs, normes et institutions en conflit qui façonnent les (non-)durabilités des systèmes Terre-Espace. Il examine l’efficacité de diverses approches de (auto-)gouvernance dans ce contexte, leur coexistence et leurs interactions, ainsi que leur impact correspondant en termes d’intégrité environnementale et de justice à l’échelle multiplanétaire. Des entreprises milliardaires qui contrôlent des infrastructures spatiales à grande échelle à la sélection restreinte d’indicateurs techniques pour le ciel sombre, les chercheurs de PlanetStewards retracent les causes profondes de l’échec du consensus mondial sur la gouvernance orbitale. En regardant au-delà de notre système Terre, les actions humaines sur d’autres corps célestes que le nôtre mettent à l’épreuve la question de savoir si la Lune est un projet d’amour et de soin ou un projet d’extractivisme. Sur ce point, PlanetStewards identifie les obstacles scientifiques et politiques à l’intendance de la Lune et recommande des interventions politiques et des mesures de gouvernance transformatrices.
Le projet PlanetStewards, avec de nombreux autres projets de recherche, individuels ou internationaux, marque le renouveau d’une ère politique, intellectuelle et philosophique des relations entre l’humain, la nature et le cosmos. Les chercheurs, scientifiques, citoyens, artistes et décideurs politiques ont un rôle crucial à jouer dans la transformation de la gouvernance spatiale existante grâce à une production de connaissances interdisciplinaire, non seulement entre sciences naturelles et sociales, mais aussi de l’histoire à l’éthique et à la philosophie, ainsi qu’à travers divers systèmes de savoirs, afin d’éclairer des cadres de gouvernance orientés vers l’intendance. Le réseau ESS met en place des plateformes et des forums pour que ces échanges puissent avoir lieu[10], en faisant dialoguer des travaux disciplinaires et des horizons de connaissances autour d’un objectif commun : l’intégrité future et la justice au-delà de l’humain pour la Terre et l’espace.
Notes (références laissées dans leur langue d’origine)
[1] Lenton, T.M. and Latour, B (2018). Gaia 2.0: Could humans add some level of self-awareness to Earth’s self-regulation? 361, 6407: 1066-1068.
[2] Hartley, R. (2024, September 11). Our positions and statements—Satellite mega-constellations. DarkSky International. https://darksky.org/what-we-do/advancing-responsible-outdoor-lighting/our-positions/
[3] Normier, A., Boujibar, A., Boulesteix, D. et al. (2025). A call to address humanity’s cosmic footprint. Nature Astronomy, 9, 934–935.
[4] Yap, X.-S., Janssen, M. A., Aganaba, T., Tutton, R., Korpershoek, K., Profitiliotis, G., Rabitz, F., Subbiah, M. S., & Wagenknecht, L. (2023). Four Alternative Scenarios of Commons in Space: Prospects and Challenges. International Journal of the Commons, 17(1), pp. 390–410.
[5] Yap, X.-S., & Kim, R. E. (2023). Towards earth-space governance in a multi-planetary era. Earth System Governance, 16, 100173.
[6] Yap, X.-S., & Truffer, B. (2022). Contouring ‘earth-space sustainability’. Environmental Innovation and Societal Transitions, 44, 185-193.
[7] Yap, X.-S., & Kim, R. E. (2023). Towards earth-space governance in a multi-planetary era. Earth System Governance, 16, 100173.
[8] Earth-Space Sustainability. https://www.earth-space.today/
[9] PlanetStewards Project. https://www.planetstewards.eu/
[10] Par exemple, voir https://www.planetstewards.eu/rethinkingplanetaryandsustainabilitygovernancethroughcosmologicalimaginarie