Penser la durabilité
Traduction en français
La durabilité est un concept qui s’est imposé dans le débat mondial ces dernières années, alors qu’il n’a émergé que récemment d’un relatif anonymat : auparavant, le terme relevait surtout du vocabulaire technique lié au calcul des rendements forestiers. On estime que le concept trouve ses racines dans les pratiques forestières allemandes du XVIIIᵉ siècle, sous le nom de Nachhaltigkeit. Il s’agissait alors de déterminer comment gérer une forêt afin d’éviter une baisse des rendements. Autrement dit, ce concept est indissociable d’une vision du monde dans laquelle les forêts étaient assimilées à des usines destinées à fournir du bois, et où profits et pertes pouvaient être calculés avec une précision mathématique afin de normaliser la production de bois et de maximiser les recettes fiscales. C’est dans ce contexte qu’est née la science forestière allemande (Forstwissenschaft), à l’avant-garde de la modernité occidentale en ce qu’elle concevait la Terre entière comme une entité inerte, semblable à une machine, que l’être humain pouvait gérer afin d’en maximiser les profits. Dans cette perspective, les forêts primaires, avec leur sous-bois foisonnant et leur mélange désordonné d’essences, étaient considérées comme des obstacles à l’exploitation efficace du bois. La solution préconisée consistait à abattre ces forêts touffues et désordonnées, puis à les remplacer par des monocultures d’essences à croissance rapide, comme l’épicéa commun, plantées en rangées géométriques. L’espacement entre les arbres était calculé avec précision afin de faciliter leur abattage et la récolte du bois.
Il serait difficile d’exagérer l’influence qu’a exercé la science forestière allemande dans le monde au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ. Les administrateurs coloniaux britanniques, par exemple, y croyaient fermement, si bien qu’une grande partie des forêts de l’Inde coloniale fut placée sous l’influence de forestiers allemands. Aux États-Unis également, ceux-ci exercèrent une influence considérable. Mais c’est en Europe qu’ils détenaient le plus de pouvoir. Partout sur le continent, les forêts primaires furent abattues et remplacées par des plantations forestières soigneusement gérées, composées d’essences productives comme l’épicéa commun. Aujourd’hui, les forêts vierges ne représentent plus que 3% de la superficie forestière européenne, et même celles qui subsistent sont de plus en plus menacées. C’est aussi l’une des nombreuses raisons pour lesquelles l’Europe se réchauffe aujourd’hui deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale.
L’absurdité qui consiste à remplacer des forêts d’une grande richesse biologique par des monocultures d’arbres dits « productifs » n’a jamais été mise en évidence de façon aussi frappante que par les incendies qui ont ravagé une grande partie de l’Europe cette année. Comme le souligne une récente tribune publiée dans Le Monde : « Les incendies qui ravagent actuellement les forêts des Landes de Gascogne ne sont pas de simples accidents climatiques. Ces vagues de chaleur remettent en question un modèle historique : cette immense forêt des Landes, la plus vaste forêt plantée d’Europe, est autant une création humaine qu’un paysage naturel. Elle est le fruit de l’histoire économique, de choix d’aménagement et d’une certaine manière de concevoir le territoire. Ce qui brûle aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement une forêt, mais une manière d’habiter le territoire devenue impossible. »1 Inutile de préciser qu’une « forêt plantée » n’est pas une forêt à proprement parler, mais une plantation forestière. Les conceptions qui sous-tendaient la science forestière allemande étaient, bien entendu, radicalement différentes de celles de la plupart des peuples du monde. Partout sur la planète, les peuples — et tout particulièrement les peuples autochtones et les populations vivant en forêt — savent depuis toujours qu’une forêt est bien davantage qu’une plantation d’arbres. Ils savent aussi que les arbres abattus ne peuvent être simplement remplacés par de nouveaux arbres : quelque chose d’essentiel disparaît. On sait désormais que les forêts sont des entités vivantes, composées de millions d’organismes qui communiquent entre eux de manière si complexe qu’on peut même leur attribuer une forme de pensée consciente.
Autrement dit, la science forestière allemande reposait sur des principes profondément erronés. Le fait que le concept de durabilité soit issu de cette pensée devrait nous inciter à la prudence dans son emploi. Il faut garder à l’esprit qu’il est fondamentalement orienté vers l’efficacité et la préservation des marges bénéficiaires — autrement dit, vers le maintien du statu quo. Aujourd’hui, la durabilité est devenue une industrie à part entière. Le MIT, par exemple, propose un programme de neuf mois qui débouche sur un certificat professionnel en durabilité, au prix de 13 557 dollars — soit onze fois le revenu annuel moyen par habitant en Éthiopie, où la plupart des habitants ont des modes de vie véritablement durables.
J’emploie ici le mot « durable », quelle que soit son origine étymologique ou la définition qu’on lui donne, en partant du principe que nous comprenons généralement ce qu’il recouvre : vivre en laissant l’empreinte la plus légère possible sur la Terre. Et si nous envisagions cette possibilité en dehors des cadres économiques et axés sur l’efficacité, tels qu’ils sont enseignés dans des formations comme le programme du MIT consacré à la durabilité ? Les réponses à cette question prennent presque toujours la forme de restrictions et de réglementations. Je voudrais toutefois avancer une réponse peut être paradoxale : plutôt que de restreindre les plaisirs, il s’agirait d’approfondir ceux que nous procurent les plus belles choses de la vie — autrement dit, de cultiver un véritable épicurisme.
La clé consiste à développer précisément les facultés qui nous permettent de goûter les plaisirs simples et les occupations ordinaires du quotidien. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, la Durga Puja — la fête la plus importante de l’année pour les hindous bengalis, comme l’Aïd pour les musulmans — était l’occasion de s’acheter de nouveaux vêtements, surtout pour les femmes. Dans les semaines qui précédaient la fête, nos mères et nos tantes nous emmenaient, nous les enfants, dans les boutiques de saris. Il nous fallait y rester sagement assis pendant qu’elles examinaient des dizaines, voire des centaines de saris. Les boutiques n’étaient pas choisies au hasard : chacune avait un lien avec nos familles et les villages d’origine de nos ancêtres.
Tandis que nos mères et nos tantes s’attardaient sur les saris, les récits s’égrenaient : on parlait des tisserands, des motifs des étoffes et de la signification de chacun d’eux. Les heures passaient, et il nous arrivait souvent de quitter les boutiques sans rien acheter. On demandait aux commerçants de mettre quelques modèles de côté afin de pouvoir les examiner et les comparer avant de faire son choix. De retour à la maison, on repensait aux qualités de chaque sari, on en discutait et on en débattait pendant des jours. Puis on retournait encore et encore dans les boutiques, jusqu’à décider comment dépenser au mieux les ressources limitées dont on disposait, et à acheter un ou deux saris. Une fois achetés, ceux-ci étaient traités avec le plus grand soin. Ils duraient des décennies et se transmettaient de génération en génération. L’idée était d’acquérir, au meilleur prix possible, des pièces à la fois belles et durables.
Aujourd’hui, tout cela a disparu. Aucun commerçant n’accepte de sortir des dizaines de saris pour des clientes qui risquent de repartir sans rien acheter. La plupart des saris sont d’origine inconnue, et les boutiques qui vendent des saris tissés à la main pratiquent désormais des prix exorbitants, réservant leurs articles aux plus fortunés. En Occident, un vêtement neuf n’est porté en moyenne que six fois avant d’être jeté. On sait rarement ce qu’il devient ensuite, car peu de gens souhaitent encore acheter des vêtements de seconde main. Et pourtant, d’autres voies restent possibles : les épicuriens apprennent à goûter toujours davantage les plaisirs de la vie, de l’amitié véritable et de la compagnie agréable, ainsi que la sérénité que procure l’absence de crainte de la mort.
¹ https://www.lemonde.fr/en/opinion/article/2026/07/26/france-fires-what-burns-is-not-just-forests-but-a-way -of-inhabiting-the-land-that-is-no-longer-possible_6755855_23.html
Amitav Ghosh, 13 octobre 2026